21 mars 2022

Je serai là  

Par Maryline Girard 

Plusieurs croient que l’on comprend l’importance de quelque chose seulement lorsqu’on l’a perdu. Pas moi.
Le 25 mai 2012 je suis devenue une maman. Pour plusieurs cela peut sembler banal, mais devenir mère quand tu n’en as pas eu, ça fait comprendre tout ce que tu n’as pas eu et que tu aurais dû avoir. Seulement... ma mère n’est pas morte.

Je pense que cela aurait été plus facile si elle l’avait été. Au moins, je pourrais me dire que si elle ne s’occupait pas de moi, c’est parce qu’elle était au ciel et me protégeait d’en haut.Mais, non. Elle était et est toujours bien là, avec nous sur cette terre. C’est juste qu’elle est aux prises avec la maladie mentale. Elle n’a pas été capable de gérer toutes les responsabilités et les émotions qu’engendre la maternité.

 Aujourd’hui, les mots « anorexie », « dépression », « troubles de la personnalité limite » et « post-partum » sont des réalités connues et davantage comprises. Dans les années 80, ce n’était pas le cas. Est-ce parce qu’ils l’ont mal soignée ? Est-ce parce qu’elle n’a pas voulu s’aider ? Je ne le sais pas. Ce que je sais, c’est qu’à partir de deux ans, c’est mon père qui a eu la garde exclusive. C’est probablement pour cela que j’ai une sensibilité extrême envers les enfants d’environ deux ans. À chaque fois que j’entends ma fille crier « Maman! » en courant vers moi pour avoir un câlin, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est à cet âge que j’ai perdu la mienne.

À chaque fois que je vois un enfant de deux ans avec sa mère, je ne peux m’empêcher de porter attention au regard de celui-ci envers elle. On peut y voir tout l’amour et l’admiration, mais surtout, à quel point la mère est importante et primordiale. Ça saute aux yeux. Ensuite, je m’imagine toujours si petite, si jeune, et je me dis que, moi, je n’avais pas cette chance. Je me demande aussi si je m’en rendais compte. Si ça m’affectait ou me rendait triste. Parce qu’avant d’avoir des enfants, je ne me suis jamais sentie à plaindre. Du plus loin que je me souvienne. C’était ma réalité et c’était tout ce que je connaissais. On ne peut pas s’ennuyer de ce qu’on n’a pas vraiment connu.Le premier déclic s’est fait après la naissance de mon garçon.

Évidemment, après avoir eu un bébé, toutes les filles de mon entourage avaient leur mère qui venait leur donner un coup de main. Pas moi. Ce fait m’a frappée comme un fouet au centre commercial. Allez vous promener un après-midi de semaine dans n’importe quelle galerie marchande. On y voit plein de poussettes. Des mamans, comme moi, qui promènent leur bébé. Mais c’est là que je me sentais la plus seule.

C’est là que j’ai vraiment ressenti ma différence, mon manque. Ces mères étaient presque toutes accompagnées de LEUR mère.J ’avais l’impression de voir que ça! Des mères qui aident leur fille avec leur premier bébé. Plus j’observais, plus elles étaient nombreuses et plus j’étais seule. Je n’étais plus une maman comme les autres qui promenait son bébé. J’étais la seule qui n’était pas accompagnée de la sienne. Il y en avait probablement d’autres, mais, moi je ne les voyais pas. Il n’y avait que moi… Pourtant, j’avais tout fait sans elle : les réveillons de Noël, mon bal de finissante au secondaire, ma remise de diplôme à l’université, mon premier appartement, ma première maison, mon premier accouchement.

Aucun de ces événements ne m’avait fait ressentir ce manque, mais ces promenades au centre commercial me rendaient nostalgique à chaque fois. C’est certain que cela a une influence sur ma façon d’être maman. J’ai prolongé mes 2 congés de maternité. Je ne pouvais me faire à l’idée que je laisserais mes enfants de 12 mois à peine dans les bras de quelqu’un d’autre. Que je manquerais autant d’heures dans une journée . Que je pouvais manquer les premiers pas . Que je ne sois pas là, tout simplement. Encore aujourd’hui, je compte les heures passées à la garderie.J ’arrange mon horaire pour être là le plus possible.J e ne suis jamais partie plus de 24 heures. Parce que je veux être là pour eux. Presque tout le temps. Parce que quand ils seront grands, ils auront de beaux souvenirs de moi.

Mon conjoint me dit parfois que je suis « trop ». À mon avis, il faut ne jamais avoir connu le « pas assez » pour dire le « trop ». La seule chose qui compte, c’est que mes enfants ne vivront pas ce que j’ai vécu. J’aurai été là pour eux. Je les aurai accompagnés, écoutés, guidés et réconfortés. Pour l’instant, ils sont encore petits. Mon fils a 5 ans et ma fille 3 ans. Ils sont exactement à l’âge où ils ont besoin de moi. Ils sont exactement à l’âge où j’avais probablement besoin d’elle. Ils sont exactement à l’âge où je me dois d’être là pour eux.

Je serai présente et embellirai tous les réveillons de Noël. Je serai présente à leur bal et je magasinerai la plus belle robe de bal avec ma fille. J’attendrai leur retour, jusqu’aux petites heures du matin, lors de leurs soirées entre amis. Je nettoierai leur premier appartement. Je déménagerai les meubles et leur cuisinerai des petits plats pour la semaine. Je serai avec ma fille et son bébé, lors des promenades au centre commercial. J’irai passer des journées à cajoler le bébé et je laisserai la mère se reposer. Je me dois de leur donner tout ce que je n’ai pas eu.

Même si cela signifie que je serai confrontée, à chaque fois, à ce que j’aurais aimé avoir. Je sais que je me mets beaucoup de pression. Je ne veux pas qu’ils aient uniquement ce que je n’ai pas eu, je veux qu’ils aient tout ce que je peux leur offrir. Un jour, un psychologue m’a dit :« Madame, avec tout ce que vous avez vécu, vous seriez droguée, prostituée et on comprendrait. Là, votre seul problème est que vous voulez une vie de famille parfaite pour vos enfants. Ce n’est quand même pas si pire! »La preuve que dans la vie, notre passé n’influence pas nécessairement notre vie dans le sens qu’on pense."

J’ai décidé que je serais ce que ma mère n’a pas été. J’ai décidé que j’aurais la vie qu’elle aurait voulu avoir. J’ai décidé que je n’allais pas devenir ce qu’elle est devenue. Il ne faut pas s’abattre sur notre passé et nos malheurs. Nous pouvons surmonter les épreuves que la vie nous envoie. Il suffit d’y croire, de le vouloir et de regarder devant.

Pour ma part, j’ai priorisé ce que j’avais et ce que je voulais avoir, au lieu de ce que je n’avais pas eu. Au lieu de reproduire ce que j’avais vécu, je me suis promis qu’aucune bouteille d’alcool n’allait m’empêcher de m’occuper de mes enfants. Et si je suis la femme que je suis aujourd’hui, c’est aussi grâce à ces épreuves.I ls ont fait de moi cette femme forte et déterminée. Je ne me laisse pas marcher sur les pieds, je dis ce que je pense et je sais où je vais. Ma mère dit toujours qu’elle a prié pour que j’aie plus de caractère qu’elle. Elle ajoute même, parfois, qu’elle a peut-être prié un peu trop.

Mais l’important, c’est que je serai là…